Tbilissi fait preuve d’imagination dans sa tentative de résoudre le conflit qui divise la Géorgie et l’Ossétie du Sud ; sa nouvelle stratégie pourrait cependant se retourner contre elle, et les fréquents incidents dégénérer, à moins qu'elle n’avance prudemment et n'engage toutes les parties. La Géorgie est déterminée à résoudre le conflit mais selon un agenda qui lui est propre et sans doute d'une manière trop précipitée. Les autorités alternatives dirigées par Dimitri Sanakoev et installées dans la région administrée par la Géorgie au sein de la zone de conflit perturbent les intérêts de l’Ossétie. Sous estimer les aspirations ossètes au régime d'Edouard Kokoity à Tskhinvali serait une erreur. Tbilissi devrait renouer le dialogue avec Tskhinvali, alors que M. Sanakoev tente de s’assurer une crédibilité auprès des Ossètes.
Depuis la reprise des hostilités à l’été 2004, la confiance entre Géorgiens et Ossètes est au plus bas et la stabilité sans cesse menacée. Les deux parties envisagent le conflit de manière différente, sont suspicieuses l'une à l'égard de l'autre et surtout, se font piéger par des peurs contradictoires au sujet des calculs stratégiques de l'autre. Malgré la signature de nombreux accords par le passé, les négociations sont au point mort.
La frustration de la Géorgie quant au rôle joué par la Russie a atteint un niveau sans précédent. La première considère qu’elle est en conflit avec Moscou, et non pas avec les Ossètes, et que l’assistance fournie par la Russie à Tskhinvali, ainsi que la présence de militaires au sein des autorités de facto sont autant de signes du manque d’honnêteté de la Russie en tant que médiateur dans le processus de paix. Tbilissi a pris des mesures radicales avec pour objectif de changer le statu quo sur le terrain ainsi que le format des négociations et de maintien de la paix qui, selon elle, accordent trop de poids à la Russie. Elle devrait cependant s’intéresser davantage aux conflits externes et internes en parallèle. Il est légitime de vouloir limiter le rôle de la Russie mais cela ne résoudra pas les problèmes interethniques et ne satisfera pas aux aspirations ni aux craintes ossètes.
La Géorgie doit travailler à son image. L’autorité de Tskhinvali dépend de la Russie, mais les Sud-Ossètes considèrent cette dépendance comme une nécessité et se méfient de la réunification avec la Géorgie. Les différentes initiatives de paix lancées par Tbilissi depuis 2004 sont perçues comme ayant pour objectif premier de montrer les bonnes intentions de cette dernière à la communauté internationale et donc de lui laisser la liberté de trouver une solution qui lui convienne.
La Russie devrait renoncer à soutenir unilatéralement le gouvernement sud-ossète de facto d’Edouard Kokoity et reconnaître à nouveau formellement l’intégrité territoriale de la Géorgie. La Russie et Tskhinvali devraient admettre que Tbilissi n’accepte pas sa position d’infériorité dans le format de négociations et de maintien de la paix actuel, et qu’elle ne souhaitera pas s’engager dans une véritable approche progressive sans que ce format ne soit modifié. Si aucun changement n’est négocié, le processus politique pourrait être anéanti. Un rôle plus important devrait être attribué au dialogue direct entre la Géorgie et l’Ossétie du Sud et de nouvelles tierces parties, telle l’UE, devraient être inclues.
Tbilissi devrait signer un accord l'engageant au non-usage de la force et elle a besoin, si elle veut être rassurée quant au rôle de Moscou, d’un système d’observation des déplacements de la Russie vers l’Ossétie du Sud par le tunnel de Roki. La plupart des incidents menaçant la sécurité dans la zone de conflit sont liés à l'origine à des activités criminelles ; les parties devraient travailler ensemble à la mise en place d'une surveillance policière commune incluant une présence internationale, si possible européenne, mais aussi la Russie. Ceci pourrait à terme transformer les Forces conjointes de maintien de la paix (JPFK), une mission de grande envergure assez peu dynamique, en un outil plus réduit de gestion des crises.
Le seul domaine qui connaisse une coopération concrète dans la zone de conflit est celui des projets économiques coordonnés par l’OSCE. Les bailleurs de fonds se sont engagés à hauteur de 7,8 millions d’euros pour la réhabilitation et le développement mais Tbilissi et Moscou ont également investi massivement dans des programmes unilatéraux. Certes des initiatives concurrentes peuvent conduire à l’amélioration de la situation matérielle locale mais elles n'aident ni au renforcement de la confiance, ni à la résolution du conflit.
RECOMMANDATIONS
À toutes les parties (géorgienne, sud-ossète, nord-ossète, russe) de la Commission mixte de contrôle :
1. Se mettre d’accord sur les modifications du format de négociation qui mettent en avant un dialogue direct entre la Géorgie et l’Ossétie du Sud et mettre l’UE sur un pied d’égalité avec la Russie et l’OSCE.
2. Éviter toute rhétorique provocatrice.
3. Établir un poste d’observation commun à l’OSCE et aux Forces conjointes pour le maintien de la paix à Didi Gupta, s’accorder sur un système de surveillance qui convienne à toutes les parties pour le tunnel de Roki et signer un accord de non-usage de la force.
4. Mettre en place une surveillance policière conjointe, composée d’un élément civil international, incluant la Russie, réduire progressivement la mission des JPKF et la remplacer à temps par un mécanisme flexible de réponse aux crises.
5. Promouvoir la coopération et la confiance interethniques en mettant en œuvre le développement et la réhabilitation économiques grâce aux efforts communs du Programme de réhabilitation économique (PER) coordonné par l’OSCE, plutôt que des projets unilatéraux concurrents.
À la Géorgie et à l’Ossétie du Sud :
6. Démanteler les fortifications, enlever les mines, remblayer les tranchées et évacuer tout matériel ou personnel non-autorisé de la zone de conflit.
7. Laisser les JPKF et/ou l’OSCE effectuer librement des patrouilles dans toute la région sous responsabilité des JPKF.
8. Ôter de la zone de conflit les postes de forces de l’ordre non-autorisés.
9. Réinstaurer le Centre spécial de coordination des forces de l’ordre et améliorer sa capacité opérationnelle ; organiser des programmes de formation des forces de police conjointes et des réunions des chefs de police régionaux ; et instaurer des patrouilles conjointes de police ainsi qu’un mécanisme d’enquête criminelle commune.
À la Géorgie :
10. Se concentrer sur la restauration de l’intégrité territoriale en rétablissant la confiance de manière progressive et non sur la détermination précipitée d’un statut.
11. S’engager dans un dialogue concret avec les autorités de facto de Tskhinvali, tout en donnant suffisamment de temps à M. Sanakoev pour asseoir sa crédibilité auprès des Sud-Ossètes.
12. Respecter les aspirations ossètes à l’auto-détermination et leurs craintes en matière de sécurité ; examiner des stratégies de réconciliation et prévoir une déclaration officielle exprimant des regrets quant aux injustices passées.
13. Mettre en œuvre la loi sur la restitution de la propriété et la compensation.
14. Affecter l’aide à la réhabilitation économique aux programmes coordonnés par l’OSCE au moins dans une mesure équivalente aux programmes unilatéraux.
Aux Ossètes :
15. Construire une société pluraliste et ouverte et débattre avec Tbilissi des modifications concernant les modalités des négociations et du maintien de la paix.
À la Fédération russe :
16. Encourager Tskhinvali à être plus tolérante quant aux modifications du format de négociation et de maintien de la paix.
17. Encourager les deux parties à mettre en place des mesures de démilitarisation vérifiables.
18. Suspendre les programmes de réhabilitation économique qui ne bénéficient qu’à la partie ossète.
À la communauté internationale :
19. Mettre en place un groupe consultatif informel (comprenant au moins l’UE, les États-Unis et la Russie) afin d’assister les parties, par exemple en développant de nouvelles idées, et en affectant de nouvelles ressources économiques à la zone de conflit uniquement dans le cadre de projets communs.

Military lashes forged documents on eve of critical meeting